03.06.2007

Le livre

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Les textes présentés dans ce blog, de même que dans deux autres blogs, ont été regroupés dans un livre qui a pour titre : En pièces détachées.  La couverture reproduit un tableau d'Yvonne intitulé : Les petites des années quarante.


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02.06.2007

Le bandeau

Les jours de l'An de mon enfance, toute notre famille se rendait à Hébertville pour rencontrer la parenté de ma mère. Il nous fallait trois carrioles. Nous avions dix milles à parcourir pour nous rendre chez les Lapointe. Bien emmitouflés dans de grands châles et tassés dans la voiture sous une peau d'ours, nous nous laissions glisser allègrement au son des clochettes. La caravane finissait par arriver malgré froidure et parfois tempête.

C'était un événement festif: rencontre de nos cousins et cousines, abondance de bons mets, et surtout la spectaculaire distribution des étrennes du seigneur de la rencontre, notre oncle Monseigneur Eugène Lapointe. Ce cher oncle nous étonnait par le bon goût de ses somptueux cadeaux qu'il attribuait honnêtement à une cousine de Chicoutimi à qui il donnait chaque année le mandat de trouver ce qui ferait plaisir à chaque neveu et nièce. Je me souviens de ma toupie chantante aux sons et couleurs splendides, de ma poupée qui pleure quand on la penche et du bracelet avec pierres incrustées...

Une année, ma soeur Germaine reçut un bandeau en argent à trois branchons. C'était à ses yeux un bijou à nul pareil qu'elle déposa fièrement sur sa tête. Je ne serais pas surprise qu'elle l'ait même gardé pour dormir cette nuit-là.

Le lendemain matin, nous devions rentrer. Ô surprise, un verglas avait durant la nuit recouvert la neige d'une épaisse couche de glace. Prudemment, à la queue leu leu, le cortège de voitures prit la route du retour.

À mi-chemin, malgré toutes les précautions, la cariole conduite par papa se met à dévaler dans le ravin. Tom, le cheval, est emporté par la voiture et tombe sur le flan. Mon père saisit Tom en croupe, nous intimant de sortir au plus vite. Quelques secondes plus tard, pour se sortir de sa mauvaise posture, le cheval lance ses sabots à l'endroit même que ma mère venait de quitter!

Nous étions en face de la maison d'une famille connue. Celle-ci nous accueillit pendant que papa et mon frère Charles-Eugène réparaient l'attelage. Tout à coup, Germaine constate avoir perdu son bandeau. Ce doit être en tombant... confie-t-elle à la grande fille de la maison qui lui promet d'aller faire des recherches sur les lieux le plus tôt possible.

Quatre mois plus tard, à la messe du dimanche, Germaine reconnaît son bandeau sur la tête de cette fille. L'Ite, missa est est à peine prononcé qu'elle court réclamer son bandeau. Étiennette, c'était son nom, jure froidement que ce bandeau lui appartient et refuse net de le lui remettre. Ma soeur a toujours été convaincue qu'il s'agissait de son bandeau et n'a jamais oublié cet accident. Moi de même.

Quarante ans plus tard, dans un tableau intitulé Les grandes des années quarante où je représentais mes quatre soeurs aînées: Marguerite, Cécile, Claire et Germaine, je me suis fait un grand plaisir de peindre sur la tête de cette dernière le fabuleux bandeau.

Grâce à la magie de l'art, justice aura été rendue.

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06.03.2007

Deux lettres

Septembre 1947, retour à l'école normale de Nicolet après des vacances romantiques. Retrouvailles de mes copines, reprise des cours. Tout va.
  
Un matin en rentrant dans la salle de cours, ma titulaire me dit que la soeur directrice veut me voir. Pourquoi? Aucune idée.
  
Le couloir pour m'y rendre me paraît interminable. Soeur Thérèse du carmel à l'allure sévère m'accueille froidement: Assoyez-vous, Mademoiselle! La religieuse va droit au but: Savez-vous qu'il est interdit de correspondre avec des garçons ici? Vous avez reçu deux lettres de jeunes gens.
  
Elle me montre les deux lettres provenant du petit séminaire de Chicoutimi: l'une de Claude, l'autre de Raymond. Ne sachant à quoi m'attendre, je plaide l'innocence...
  
- Comme toute lettre demande un réponse, vous allez leur écrire et leur dire que notre règlement l'interdit. Et elle me remet les deux lettres.
  
J'allais prendre congé lorsque soeur directrice m'arrête et en souriant ajoute: Puis-je me permettre de vous dire, Mademoiselle, que, des deux, Monsieur Gagnon me plait beaucoup. Il est plus sérieux que Monsieur Tremblay... je pense.
  
Chère soeur Thérèse du carmel, est-ce ainsi que vous avez orienté ma vocation?

05.03.2007

Mon grand-père

Mon grand-père paternel m'aimait beaucoup et je l'aimais aussi. Lorsque je suis arrivée au monde, il demeurait le seul aïeul vivant de ma famille, le seul modèle de cette génération. Et quel modèle!
  
Grand de taille, droit comme un chêne, il dégagait l'image d'une force physique et morale à toute épreuve. Sa réputation de meneur d'hommes dans la construction du chemin de fer transcontinental canadien et surtout son rôle de Président du comité de défense des propriétaires des terres innondées dans l'affaire du lac aura fait de lui un colosse reconnu.
  
  
Pour moi cependant, c'est son affection qui me le rendait important. Grand-père s'attachait toujours au dernier-né de la famille. J'ai eu la chance de demeurer la toute dernière. De ce fait, je suis restée l'objet privilégié de son affection. À ses yeux, j'étais sans défaut. (Il commençait à souffrir de myopie...)
  
Il passait la majeure partie de ses journées dans sa chambre ou dans la chapelle familiale et je n'ai jamais compris comment il reconnaissait mon pas lorsque je passais tout près. Alors, il m'appelait: C'est toi, ma p'tite fille? Viens me voir un peu. Alors je m'assoyais près de lui et je l'écoutais me raconter de beaux souvenirs...
  
Parfois il me demandais de prier en sa compagnie, de dire un ou deux chapelets... Il avait fait la promesse de réciter dix chapelets par jour. S'il était dérangé, il demandait de l'aide et comptabilisait à son compte le nombre de personnes qui voulaient bien(?) égrener un chapelet avec lui.
  
Une chose que je n'aimais pas chez lui c'était ce rituel auquel il insistait à la fin de chaque repas, celui de me donner un gros bec au passage.  est donc ma p'tite fille... que je prenne mon dessert... Il marquait ainsi son affection en laissant sur ma joue des séquelles de sa dernière gorgée de thé. C'est probablement là que ma mère m'a appris à accueillir avec les yeux du coeur. 
  
  
À la veille de mon départ pour l'école normale de Nicolet, Grand-père me fit venir à sa chambre. Je le vois encore assis dans son fauteuil de cuir et me dire de m'asseoir près de lui. Son air sérieux me dit qu'il a des choses importantes à me dire. Il tient dans ses mains une enveloppe qu'il me tend: C'est pour payer tes études... Demande à ta mère de te faire un petit sac en coton pour déposer cet argent et tu l'épingleras sous ta camisole. On n'est jamais trop prudent quand on voyage en train... Ensuite, de son regard bleu triste et plein de larme, il me dit qu'il allait partir bientôt. J'ai senti que c'était sérieux: je ne reverrais plus. Il avait 91 ans.
  
Deux mois plus tard, une lettre de maman m'annonce son décès et me décrit en détails la cérémonie funèbre présidée par ses fils prêtres. Je n'ai pas compris pourquoi on ne m'avait pas fait venir pour l'accompagner une dernière fois. On avait peut-être sous-estimé l'importance qu'il avait pour moi.
  
À mon retour à la maison, ma mère m'a remis les deux choses qu'il m'avait léguées: des jumelles achetées sur le paquebot lors de son voyage en Europe dans les années 1920 et sa couverture en laine douce que j'ai toujours vue sur son lit. Celle-ci, bien qu'un peu usée, revêtait une valeur symbolique pour moi: la douceur de son amour pour sa petite nichouette.

22.02.2007

L'inspecteur

Dans nos écoles d'autrefois, l'inspecteur était un personnage influent et redoutable. Il faut dire que sa nomination tenait souvent plus du politique que du quotient intellectuel. Je l'ai appris personnellement.
  
J'enseignais alors à Chicoutimi au niveau primaire. J'aimais mes «petits» et ils m'aimaient bien. La directrice, une religieuse du Bon-conseil, m'appréciait aussi. Tout allait bien jusqu'à ce que l'inspecteur Poulain me donne une note équivalant à un échec, non pour mon incompétence pédagogique mais pour activités «immorales» dans mes loisirs.
  
L'inspecteur avait ouï dire que je dansais avec Les Amis du Tréteau, une jeune troupe de théâtre du Saguenay à laquelle était associée une école de ballet où je suivais des cours. Monsieur l'inspecteur décréta qu'«une enseignante ne peut se permettre d'exhiber ses cuisses sur une scène.»
  
Par ce décret, monsieur l'inspecteur venait de signer ma fin de carrière dans l'enseignement sans autre forme de procès.
  
Je consulte oncle Victor en qui j'ai confiance. Je lui parle de la tuile que je viens de recevoir. Sa réaction (tout saint prêtre qu'il soit) n'a pas tardé: «T'occupes pas de Poulain. C'est un être obtus.»
  
Heureusement, il y avait un moment que le propriétaire du Royaume de l'Élégance me sollicitait pour travailler à plein temps dans son magasin. J'acceptai ce travail que j'aimais et... j'ai continué mes cours de danse.
  
- Bye, bye, monsieur l'inspecteur!
  
  
Yvonne
  
Québec, 18 février 2007

21.02.2007

Prudence

Ma future belle-maman m'impressionnait beaucoup par ses nombreuses qualités. Très bonne, elle était aussi très critique envers autrui, à fortiori envers celle que convoitait son fils. Cela m'incitait à user de grande prudence dans mes propos.
  
Un jour cependant, je laissai aller ma spontanéité; ce qui aurait pu me coûter son estime.
   
À l'époque, mon travail d'enseignante à Chicoutimi me permettait un autre emploi dans un magasin que j'aimais beaucoup: Le Royaume de l'Élégance, où on vendait des vêtements très chics pour une clientèle très chic.
  
Au cours d'un dîner chez mes futurs beaux-parents, madame Gagnon me demande si j'aime toujours mon travail d'appoint au Royaume de l'Élégance.
  
- Oui, bien sûr; c'est si agréable de travailler dans le «beau». La clientèle est aimable en général. Mais parfois, quand il m'arrive madame unetelle avec son accent pointu et qui me fait comme ça l'étalage de sa vie mondaine... ah! là, je changerais de boutique.
  
Et me voilà partie dans une tirade théâtrale avec geste et mimiques:
  
« Mademoiselle Tremblay, auriez-vous une petite toilette très haute couture pour moi? Je suis invitée à un coquetel demain soir chez monsieur le maire. Tous les gens bien de la ville y seront et, vous comprenez, je me dois d'être bien mise. Imaginez-vous, mademoiselle, qu'à la réception chez madame Crevier la semaine dernière, madame Talbot portait une robe identique à la mienne. On m'a dit qu'elle s'habillait à Québec. C'était pour le moins décevant. Cette fois je veux oser et j'ai vu dans un magazine récemment que le rouge était à l'honneur. Auriez-vous une robe légèrement décolletée de cette couleur?»
  
Curieuse, ma future belle-mère me demande le nom de cette dame. Je fais pour mon plus grand malheur l'indiscrétion de lui révéler qu'il s'agit de madame L.D.
  
L'entendant nommer, elle s'exclame: Mais c'est ma cousine! et d'ajouter: Elle est très distinguée vous savez...
  
Quelle imprudence j'avais commise!
  
  
Yvonne
  
16 février 2007

01:35 Publié dans .. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : chic, mondaine

11.02.2007

Objets inanimés

«Objets inanimés, avez-vous donc une âme...» [1]
  
  
La grosse roche érigée comme un monolithe devant la maison de mon enfance avait une âme. Je ne saurais dire sa taille mais elle me semblait énorme. Avec le temps, c'est fou ce qu'elle est devenue petite.
  
En hiver, elle disparaissait sous la neige. Au printemps, elle réapparaissait, accueillante à nos jeux d'enfants.
  
Elle ne se laissait pas facilement escalader. Ses pentes abruptes ne pouvaient se monter que du côté nord où il y avait un pallier et quelques failles qui nous permettaient d'accéder à son plat sommet. Là, l'imaginaire nous attendait.
  
Mes trois soeurs et moi devenions tour à tour: reine, fée, sorcière, maîtresse d'école, infirmière, mère de famille, actrice, abbesse, magicienne, lectrice et autres... au gré de notre fantaisie.
     
Ou encore... tout simplement s'y étendre au soleil. C'était déjà le bonheur!
  
  
Théâtre de nos rêves d'enfants, «objet inanimé, tu as une âme... qui parle à notre âme et la force d'aimer.»
  
  
Yvonne
  
Québec, 29 janvier 2007
  
  
[1] extrait de Lamartine: MILLY, (ou la Terre natale)  http://www.poetes.com/lamartine/milly.htm
  

10.02.2007

Les surprises

Enfants, faire des surprises à maman était d’un tel plaisir que même les tâches fatigantes devenaient légères et agréables. L’attitude de maman y était sans doute pour quelque chose : sa surprise et sa joie semblaient si réelles que nous étions comblées.

Notre défi était de ne pas attirer son attention quand par exemple on se levait le matin à l’heure des poules pour aller sarcler le jardin.

Gillot, la plus grande des petites, faisait la répartition des tâches. Elle confiait à Marie et à moi les rangs des plantes à feuilles larges, faciles à identifier, comme les gourganes et les fèves. Les rangs de carottes et de fines herbes dont les feuilles courtes et étroites ne sont pas faciles à distinguer demeuraient sa responsabilité et celle de Madeleine.

À genoux sur une poche de jute nous allions avec entrain tout en jetant de temps en temps un œil sur l’avancement des autres. Nous avions parfois le temps de sarcler de longs rangs du potager avant que maman nous arrive toute surprise et ravie de découvrir ses vaillantes à l’œuvre. La voir heureuse était notre récompense, mais sans l’avoir sollicitée, elle nous donnait comme prime 10 sous du rang…  

Il y avait aussi une autre surprise que nous aimions bien faire à notre mère : revenir des framboises en simulant en avoir peu cueillis. Une de nous quatre rentrait la première en montrant son «videux» à moitié vide… Maman disait : Comme c’est dommage. Vous avez marché si loin par cette chaleur et vous en avez trouvé à peine pour une tarte.

Les trois autres faisaient alors irruption dans la maison en riant et déposaient à ses pieds deux grandes chaudières remplies de fruits vermeils!

C’était le bonheur… et cela nous valait un beau bec…!       

 

Yvonne  

Québec, 19 janvier 2007

31.01.2007

Souvenir olfactif

Mon père, excellent conteur, était aussi capable d'imiter les personnages de ses récits avec le ton et les gestes dignes d'un acteur.
  
Sa réputation alla aux oreilles des anthropologues Marius Barbeau et Jean Palardy qui un jour vinrent enregistrer par la voix de mon père des histoires savoureuses des anciens.
  
Pour accueillir cette grande visite, la table avait été dressée dans la salle à dîner. Nous, les enfants, mangerions dans la cuisine.
  
Nos visiteurs arrivèrent avec deux présents impressionnants: un énorme panier de pommes rouges odorantes et une grosse meule de fromage Oka d'une odeur épouvantable.
  
Pendant le repas, des bribes de conversation me parvenaient de la salle à dîner et j'entendais les grands vanter le fin produit des moines d'Oka.
  
Comme j'étais contente ce jour-là de manger à la cuisine loin du champ olfactif de ce fromage malodorant et de croquer à pleines dents une savoureuse pomme rouge...
  
Depuis, le Oka a perdu son odeur repoussante... Mais aux dires de certains, il aurait aussi perdu sa finesse d'antan.
  
   
Yvonne
Québec, 20 décembre 2006

21:20 Publié dans . | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : fromage, Oka, odeur

30.01.2007

La table

Dans les années 90, ma santé me causait de grandes inquiétudes. J'avais perdu la voix et aucun des quatre spécialistes consultés ici ne m'en avait donné la cause. Connaissant la réputation de la clinique Mayo de Rochester aux États-Unis, spécialisée dans le diagnostic, nous décidons, Claude et moi, d'y aller consulter.
  
Aussitôt, tout s'enchaîne: rendez-vous, billets d'avion et réservation d'hôtel.
  
Le soir de notre arrivée, tout confiants dans l'attente de notre rencontre du lendemain avec les médecins, nous nous offrons un délicieux repas au restaurant «First Class» de notre hôtel.
  
À la table voisine, un couple semble bouleversé de chagrin. L'homme tient amoureusement la main de sa femme. L'un et l'autre essuient des larmes et paraissent incapables de manger.
  
Nous nous disons qu'ils ont sûrement appris un mauvais diagnostic.
  
Vingt-quatre heures plus tard, c'est nous qui sommes assis à cette table, qui nous tenons rapprochés et pleurons à chaude larmes.
  
Nous avions su le nom de mon «bobo».
  
  
Yvonne
Québec, 29 novembre 2006

04.12.2006

Le gros lot

Notre supermarché habituel à Jonquière se trouvait à quinze minutes à pied de la maison. Comme promotion, un jour, fut lancé un tirage hebdomadaire de 500 dollars. Pour participer, il fallait déposer dans une boîte un coupon, rempli à notre nom, que la caissière nous remettait à chaque achat. Le tirage était radiodiffusé le samedi matin. Le gagnant devait être présent au magasin. À défaut, on lui accordait trois minutes pour s'y rendre, sinon, le lot allait grossir celui de la semaine suivante...
  
Ce samedi-là, le montant accumulé était de 2000 dollars. Par je ne sais quelle intuition, je réveille Jean et François en leur disant: Préparez-vous à aller chercher le gros lot qui sera tiré dans quelques minutes! (Il faut dire que j'avais parfois inscrit leurs noms sur les coupons...)
  
Sorti péniblement du lit, Jean descend le premier à la cuisine juste au moment où la radio proclame le nom du gagnant: Il s'agit de monsieur Jean Gagnon du 64 de la rue Verchères! Illico, Jean détale à toute vitesse vers le supermarché, pas chaussé malgré le froid de l'hiver.
  
Entendant nos cris, François, en pyjama et pieds nus, arrive en flèche, saute dans la petite Renaud et ramasse Jean à mi-chemin...
  
Pendant ce temps, j'écoute fébrilement à la radio l'animateur faire le décompte: Monsieur Gagnon est-il présent? Il ne lui reste plus que deux minutes pour se rendre... plus qu'une minute... Le gros lot sera t-il reporté à la semaine prochaine? Ah, je vois rentrer quelqu'un... Êtes-vous monsieur Jean Gagnon?
  
- Oui!!!
  
Le soir, nous avons joyeusement festoyé aux langoustines, mets fort apprécié de nos deux sprinters.
  
  
Yvonne
Québec, 25 novembre 2006

25.11.2006

Les compagnons

Depuis que nous sommes à Québec, de bonne heure le matin, je vais marcher sur les Plaines. J'y croise des gens de toutes sortes: des jeunes, des vieux, des joggeurs, des solitaires avec chien en laisse, des fonctionnaires avec attaché-case et de simples marcheurs contemplatifs.
  
Dès les premiers temps, deux vieillards à fière allure ont attiré mon attention. L'un était aveugle. L'autre, qui était voyant, le tenait par le bras et ils causaient sans perdre la cadence de leurs pas rapides. Je ne sais rien d'eux, sauf que, par bribes de conversation saisies au passage, j'imagine qu'ils furent de près mêlés à la politique:
    
...Au temps de Duplessis...
...Tachereau voyait cela différemment...
...Depuis Lesage...
...J'avais parlé moi-même au ministre...
  
Chaque fois que je les croisais, ils me disaient: Bonjour, madame! avec l'élégance d'une autre époque.
  
Je me suis attachée à ces deux personnages.
  
Depuis deux ans, je ne les vois plus. Sont-ils allés marcher sous d'autres cieux? Comment le savoir?
  
La seule chose que je sais, c'est qu'ils étaient des compagnons bavards et attentionnés.
  
Ils manquent à ma galerie des promeneurs du matin...
  
  
Yvonne
Québec, 13 août 2006

24.11.2006

Les Méridionaux

Dans les années 60, plusieurs paroisses offraient des cours de préparation au mariage aux jeunes fiancés. Ces cours comprenaient différents sujets d'ordres spirituel et matériel. Claude et moi donnions conjointement le cours: Les premiers temps du mariage.
  
Un soir, l'enthousiasme m'emporta dans une tirade imprévue et colorée...
  
Dans le but d'amener les fiancées à être modérées dans l'achat des vêtements à placer dans leur trousseau (leur taille étant sujette à changer après le mariage) je donne l'exemple d'une extravagance dont j'avais été témoin.
  
Je connais une femme qui comptait dans son coffre d'espérance un nombre effarant de soutiens-gorge. Elle en avait de toutes les couleurs et de toutes les textures. Elle en avait des blancs, des bleus, des noirs, des jaunes, des verts, des roses... en coton, en satin, en tulle, en dentelle... et j'en passe!
  
Et pour accentuer l'affaire, je continue...
  
Avez-vous une idée du nombre de soutiens-gorge qu'elle avait? Vous allez être surpris...
  
Je m'entends dire avec l'accent provençal en plus: Trent-te sept!
  
La plus surprise, ce fut moi...
  
(Qui a dit que les Saguenéens étaient les Méridionaux d'Amérique?)
  
  
Yvonne
Québec, 7 août 2006

23.11.2006

Le décorum

Monsieur Villeneuve, un ami de mon père, était le beau-père de ma soeur Cécile. Les deux hommes, à la fin de leur vie, se sont retrouvés au même hôpital à Métabetchouan.
   
Mon père partit le premier.
   
Le matin de son décès, Cécile va à la chambre de monsieur Villeneuve pour lui annoncer la triste nouvelle: Papa est décédé ce matin!
   
Allongé dans son lit, il lui indique de la main la garde-robe: Donne-moi mon capot!
   
Sans trop comprendre, Cécile lui obéit et lui apporte son veston d'habit.
   
Notre vieil homme s'assoit lentement, endosse le veston sur son pyjama, regarde sa bru avec compassion, dresse la tête et, avec dignité, lui tend la main en disant: Mes sympathies, ma p'tite fille
   
À 90 ans, il avait gardé le sens du décorum...
   
   
Yvonne
Québec, 3 août 2006    

22.11.2006

Le cadeau de noce

Dix-huit juin 1954. Demain, jour de mon mariage. c'est l'effervescence à la maison de Kouchepagane. On nettoie la cour, coupe le gazon, astique le jardin afin de recevoir les invités qui festoieront à l'extérieur. Mon papa veut que tout soit convenable.
  
Tout à coup, une vieille voiture arrive avec deux hommes à son bord. Le plus âgé descend portant un paquet dans ses mains. Mon père reconnait son vieil ami, Xavier Côté. Salutations faites, celui-ci d'un air solonnel dit: J'ai su, Raoul, que tu mariais ta nichouette demain... et je me suis dit que je ne pouvais pas laisser passer l'événement sans venir lui porter un présent.
  
Touchée par ce geste, je m'approche et salue monsieur Côté qui me tend le colis.
  
Bien emmaillottée de papier journal... je découvre en l'effeuillant une impressionnante statue de la bonne Sainte-Anne...
  
Sainte-Anne va protéger ton ménage, mademoiselle. Il faudra la prier tous les jours que l'bon Dieu amènera... J'ai aussi une médaille de la Sainte pour ton mari. Tu l'épingleras à son corps de laine!
  
Sa mission accomplie, sans plus de façon, Xavier salue et remonte dans sa vieille voiture... satisfait et heureux d'avoir fait un geste important et significatif...
  
Papa et moi, émus, restons pantois...
  
  
Yvonne
Québec, 7 juin 2006